Episode 7

Et puisque ma mère sera là, on décide de se séparer de Pauline qui coûte cher, et de l’étudiante qui de toute façon avait prévu d’arrêter. Mamie Jeanne a toujours eu du caractère, et ses filles le savent bien, pour avoir été élevées à la dur. Ma mère est la dernière, la plus proche de Mamie Jeanne. Elle a toujours été obéissante et Mamie Jeanne ne l’a jamais vue comme une adulte même quand elle a fondé notre famille et que je suis née. Je le sais, j’en suis sûre, ma mère va surement très mal vivre cette cohabitation.

En parallèle « du retour » de ma mère dans l’appartement de Mamie Jeanne, celle-ci a commencé a avoir des réactions inhabituelles. Elle ne se souvenait pas d’avoir dit à ma mère de venir chez elle !

« Mais tu vas dormir ici ? Et ton mari ? » ; ma mère est séparée depuis cinq ans ! Et par moment tout allait pour le mieux, des conversations sympathiques, sur le passé, l’enfance des filles, les différentes naissances dans la famille, les jours heureux avec mon grand père, jusqu’au moment où Mamie Jeanne voulait que ma mère parte.

« Mais Maman, j’habite ici maintenant ». « Et puis quoi encore, je veux que Pauline revienne », « Et c’est quoi cette histoire de vérifier mes relevés de comptes, je fais ce que je veux de mon argent ». « Arrête de regarder si je me suis lavée les dents, c’est moi ta mère et pas le contraire ». « Et si je veux regarder la télé la nuit c’est mon droit ». « C’est pas comme ça que se fait une purée, tu veux m’empoisonner ? »

Ma mère a commencé à perdre du poids, ses autres sœurs n’étaient jamais disponibles sauf pour les remarques désobligeantes : « Maman a maigri, non ? » ;  « Tu es sûre qu’elle aime ce que tu lui fais à manger ? » ; « Tu n’as jamais su cuisiner ! » ; « Tu es sûre qu’il n’y avait pas plus d’argent sur ce compte ? » ; « C’était plus propre du temps de Pauline ! » ; « Tu as dépensé tant que ça juste pour les courses ? » Ma mère encaissait mais je voyais bien qu’elle dépérissait.

Elle culpabilisait quand elle voulait sortir avec ses copines, qui d’ailleurs ont vite cessé de l’appeler ; elle courrait pour faire les courses, Mamie Jeanne pouvait tomber pendant ce temps d’absence …  Les cernes sous ses yeux se sont accentuées et son sommeil est devenu aléatoire. Au moindre bruit ou passage aux toilettes de Mamie Jeanne, elle était réveillée, jusqu’au jour où elle s’est évanouie au supermarché.

Les pompiers l’ont transportée aux Urgences, où les médecins ont diagnostiqué un état d’épuisement profond, une dépression aussi bien physique que psychique, une chute de tension ayant provoqué le malaise.

Episode 8

Maman à l’hôpital, j’ai du prendre le relais auprès de Mamie Jeanne. Assez indifférente à l’état de santé de sa fille, elle m’a traitée comme si j’étais elle, des ordres et des contre ordres, des oublis et des paroles cinglantes : « Pauvre petite », « Bonne à rien ». Je prenais en pleine face ce que ma mère supportait depuis plusieurs mois maintenant. Ma mère s’était rendue malade à cause de sa mère. Je devais intervenir.

Dès que ma mère est sortie de l’hôpital, elle n’a rien voulu savoir et a repris son poste en bon petit soldat. Les nuits et les jours à gérer et à s’occuper de Mamie Jeanne dont les épisodes amnésiques étaient de plus en plus fréquents : à dire à ma mère, sa fille : « Vous êtes qui ? Que faites vous chez moi ? » et ma mère en larmes de m’appeler pour un coup de main. Le médecin appelé à la rescousse confirme que Mamie Jeanne est en pleine forme, que sa sénescence cérébrale est un phénomène naturel et que nous devrions faire ce qu’il préconise depuis longtemps : « Placer mamie ». Quant à ma mère, il lui prescrit un checkup complet car sa tension le préoccupe …

Episode 9

J’ai repris rendez vous avec la Directrice de la résidence proche de chez nous que nous avions contactée deux années plus tôt. Une place était disponible et j’ai pris sur moi de la réserver.

J’ai été assiégée de questions financières de la part des autres membres de la famille. Etais-je sûre que Mamie Jeanne avait encore le budget pour une telle dépense ? Il a presque fallu que je fasse un business plan !

Ma décision était prise, il fallait maintenant convaincre la principale intéressée et aussi ma mère qui prise dans le tourbillon affectif de ses fonctions d’aidante à plein temps avait perdu la notion de sa propre vie. Maman, il faut que tu te sortes de là, Mamie Jeanne a besoin de beaucoup plus que toi à présent, des professionnels qui prendront en charge l’ensemble de ses pathologies et des besoins du suivi psychologique dont elle a besoin.

Sa réponse a été sidérante : « Mais si on place Mamie Jeanne, ça veut dire qu’un jour tu me placeras aussi ! ».

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